Né à Sarreguemines (57).

Les vies, les nuits et les jours de Jérémy

Jérémy Flaum vit plusieurs vies en une seule.

Il collecte, archive et détourne photos, images, textes et enregistrements, fragments réels ou imaginaires, pour se projeter dans des existences passées, présentes ou à venir.

Depuis des années, il construit un univers fictionnel habité de personnages qui errent dans sa « maison témoin » : un espace de solitude, de désirs ardents et de quête de lien avec ses contemporains. Dans chaque pièce de cette demeure intérieure – chacune de ses œuvres – Jérémy explore les questions de genre, de masculinité, de féminité, et plus largement, d’humanité.

De ce manque intime et fondateur, né d’un besoin impérieux de l’autre, est né Prêtez-moi vos lèvres, projet-fleuve de quatre années de vignettes filmées. Le visage poudré de blanc, il s’y met en scène embrassé par des inconnu·es rencontré·es dans la rue ou sur internet, dans de brefs scénarios écrits et fictionnés. Les influences qui accompagnent son parcours artistique affleurent : les fulgurances sensuelles de Yann Gonzalez (By the Kiss), les collectes intimes de Sophie Calle, ou encore l’étrangeté artisanale des premiers films de David Lynch (The Grandmother, avec ce petit garçon au visage blanc ruisselant de larmes, lèvres rouges comme uniques balises).

Aujourd’hui, il ouvre de nouvelles pièces de cette « maison témoin » : des fictions peuplées de ses « fantômes » – êtres vivants ou disparus, figures croisées ou rêvées – une farandole tragi-comique héritée de son enfance et de son adolescence.

Avec Strip Sauce Barbecue, il nous convie à un carrousel grotesque et doux-amer où défilent ces silhouettes, comme issues d’une étrange gestation entre l’univers lynchien et la gouaille d’un Élie Kakou ou de Zouc, sous le regard complice de Pierre Guillois, maître du burlesque existentiel.

Frédéric Maragnani

AMOUR

ABSURDE

TOUJOURS

AMOUR ABSURDE TOUJOURS

Écrire sur le travail de Jérémy est tout aussi dur que de lui écrire un poème

parce que Jérémy vit, aime et crée

telle une mélodie douce et imparfaite

claire, parfois obscure et dure

Il flotte

Le poète transite les frontières de l’âme

douleur et douceur

vie et mort

joie et tristesse

C’est de la vie elle-même qu’il tire son univers

Oh mon cher poète complexe et froissé

maître subtil d’une plume qui n’est ni facile ni snob

ni facho ni intello

Il s’agit tout simplement d’amour pur

et puis c’est tout

l’amour

À MORT

Écrire sans la mort

avec et pour la vie

Ta poésie est amour

Elle se place au-delà de la fin de la vie

Elle fête la rature

la faille

la folie

le non louable

les petites cicatrices

les vices et viscères

les travers vulnérables

Tout ton travail naît de l’amour

généreux, sans masque ni filtre

Humain trop humain

capable de voir et de dire ce qu’on nous oblige à taire

Te prêter à cet exercice

être en première ligne

te montrer pour montrer

être vraiment aigu

lucide et fragile

sexuel et vidé

vivant et mort

Il traverse son art comme des crocs affamés

sur des chairs moribondes

Son art est A-mour

et son univers aussi rugueux que la feuille de papier que l’on froisse en pleurs

avant de la jeter lâchement à la poubelle

lorsqu’on a décidé de ne pas envoyer les mots qui viennent après l’amour

Il froisse et défroisse

jette et ramasse

se froisse, se plie, se donne tout entier

insoumise déesse qui préfère pleurer à genoux que se taire

Écrire est un acte de foi

Créer comme un désespéré est un acte de foi

Orphelin, tu remplis de vie ta vie

grâce à la folie douce et tragique de tes créatures

personnages observés dans les villes ouvrières

rencontrés sur ton chemin nocturne

dans ton travail

à l’hôpital,

à la cantine,

à la poste,

au PMU du coin,

à Thérémine…

Sans lui, vous ne seriez pas là :

la chienne bavarde,

la femme aux cheveux roses,

les putes-poètes,

les actrices nymphomanes et savantes,

les cramées et brisées qui enfin parlent…

Sans lui ils ne danseraient pas ensemble

dans ses pages blanches

regardés par la pureté de ton profond regard noir

Y late, y late, y late el amor :)

Como mi corazón late, y late, y late por ti, Jérémy.

On se connaît pleins et vides

heureux et tristes

sous le signe du soleil ou peut-être plus souvent

sous celui de la lune

Et on se tient la main depuis des siècles

lui prolo moi prolette

lui parfois surveillant dans une école publique

offrant son regard aux enfants venus de mille ailleurs

moi à la boutique où je vends des encens aux riches

qui exploitent les prolos de Santiago

Et pendant ce temps

on écrit le droit à la vie contre la mort du monde

Et c’est peut-être ça la vraie beauté de l’artiste

qui écrit comme s’il travaillait à H&M

ou comme un ouvrier qui se cache

pédé

ou artisan

travailler comme le soleil et la lune

qui dansent sans répit ni compensations

jour après jour

nuit après nuit

siècles après siècles

sans tunes

Malgré la triste vie d’ici-bas,

Jérémy laboure

et sème le monde des mots d’amour contre la mort des rêves

Son travail est amour

et sa discrète vie un poème

Il prend tout

embrasse tout

le sale et le beau

les grands et petits textes

lA pop et Britney

le banana split et la glace à la pistache

Il regarde tout avec ses plaies qui parfois s’ouvrent

et écrivent à travers lui

des histoires qui soignent parce qu’elles disent vrai

Il n’y a rien de plus libre qu’un poète qui écrit nu

qui écrit pour crier

qui travaille comme le boulanger

qui nous attend avec le pain chaud aux premières heures du

petit matin

NICOLE M. ORTEGA